EXPOSITION GRAND PALAIS – « AFTER »
Étudiante en histoire de l’art au Royal College of Art de Londres, Céline Kaller s’intéresse depuis plusieurs années à l’art brut. Ses recherches portent maintenant sur les activités de l’association abcd, la collection Decharme, sa donation au Centre Pompidou, ainsi que sur l’exposition récemment présentée au Grand Palais. Pour introduire son mémoire elle a souhaité s’entretenir avec les acteurs principaux de cette aventure : Bruno Decharme et Barbara Safarova.
UN BILAN : FREQUENTATION ET RECEPTION
CKQuelle fut la fréquentation de l’exposition ?
BDL’exposition, qui inaugurait la réouverture du Grand Palais, s’est tenue pendant onze semaines et a accueilli un peu plus de 75 000 visiteurs, soit une moyenne d’environ 1 100 visiteurs par jour.
CKLes musées réalisent généralement des études de satisfaction. Quels enseignements en tirez-vous ?
BDDès la conception de cette exposition, notre principale préoccupation était de transmettre le plus simplement possible un message complexe. L’art brut est en effet à la fois difficile à appréhender et immédiatement accessible à tous les publics. Selon le Grand Palais, les résultats ont été remarquables, avec un taux de satisfaction de 93 %. Trois éléments se distinguent particulièrement : la qualité des œuvres, la clarté du propos curatorial, ainsi que la qualité de la médiation et de la démarche pédagogique.
CKPourquoi parlez-vous d’un message complexe ?
BDL’art brut bouleverse les catégories habituellement proposées par l’histoire de l’art et déstabilise les cadres usuels. Il convoque en effet des domaines variés tels que la langue, la science, la philosophie, la mystique… transgressant le simple objet esthétique. Les outils pour comprendre ces œuvres se situent ainsi à la croisée de plusieurs champs de réflexion— histoire, géographie, psychiatrie, psychologie, sociologie, philosophie ou encore littérature, chacun apportant un éclairage particulier, mais nécessairement partiel. Dès lors, la difficulté consiste à transmettre cette diversité d’approches sans perdre le public, en optant pour une médiation qui demeure accessible tout en respectant la complexité des interprétations possibles. Dans le même temps, l’art brut est d’essence populaire : créé en dehors des cadres intellectuels traditionnels, il se caractérise par une spontanéité qui le rend immédiatement accessible à toutes et à tous.
CKIl reste aussi une part du public qui n’a pas adhéré.
BSL’art brut n’étant pas un mouvement constitué, il confronte aussi le visiteur à une grande diversité de formes et de signes, sans offrir de grille de lecture unique. Face à ces œuvres, chacun se trouve renvoyé à sa propre subjectivité, à ses angoisses ou à ses peurs, ce qui peut susciter un mouvement de recul ou l’envie de passer rapidement. S’y confronter suppose donc une certaine disponibilité, voire une forme de courage.
RACONTER UNE COLLECTION : UNE APPROCHE A DEUX VOIX.
CKAvant d’aborder vos choix curatoriaux, j’aimerais vous entendre sur votre manière de collaborer : quelle est la ligne directrice qui guide abcd ?
BDJe suis réalisateur de films. À travers des portraits d’artistes, je cherche à raconter des histoires qui approchent au plus près le mystère qui les conduisent à créer. En tant que collectionneur, je poursuis cette même quête à travers les œuvres, tentant de saisir les élans invisibles et leurs secrets enfouis.
BSDe mon côté, comme chercheuse j’aborde les œuvres à partir de cadres conceptuels et structurés. Je me réfère à des grilles de lecture que proposent des disciplines comme la littérature, l’histoire, la sociologie, la psychanalyse ou la philosophie. Chacune apporte un éclairage singulier, sans prétendre détenir une vérité définitive. Car ces œuvres nous apprennent avant tout à les regarder avec patience, sans croire en avoir définitivement percé le sens. Notre collaboration repose sur cette complémentarité, cultivée depuis près de trente ans, en dialogue avec d’autres chercheurs qui composent l’équipe abcd (art brut connaissance & diffusion).
BDAu fil du temps, à mesure que notre collection s’est constituée, certaines questions qui résonnent profondément pour Barbara et moi se sont imposées. Nous avons ainsi conçu plus d’une cinquantaine d’expositions, chacune explorant une facette de ces questionnements.
CKQuel est ce fil directeur ?
BSNotre objectif est d’analyser la manière dont ces artistes singuliers appréhendent le monde et de mettre en évidence certaines constantes qui traversent leurs œuvres. À cette fin, les parcours d’exposition sont structurés autour de thématiques et de questionnements universels, partagés par nous toutes et tous, afin d’examiner comment chaque artiste relevant du champ de l’art brut s’en saisit. Cette démarche permet de souligner un aspect spécifique de leur pratique — qu’il s’agisse d’un motif récurrent, d’une technique ou d’un mode opératoire.
BDUne démarche par conséquent dont le déploiement fait écho à la quête existentielle à l’œuvre dans ces productions.
QUEL CHOIX CURATORIAL ?
CKPourquoi ce choix ?
BDLorsque le Centre Pompidou s’est associé au Grand Palais RMN pour la production d’expositions communes, ce partenariat s’inscrivait dans le programme Constellations, centré sur les collections du musée. La donation Decharme, en 2021, a naturellement orienté le choix curatorial de l’exposition. Avec le titre retenu par le musée — Dans l’intimité d’une collection. La donation Decharme au Centre Pompidou —, il s’agissait dès lors de construire un récit en cohérence avec cette orientation. Cette exposition retrace ainsi une histoire de l’art brut — du moins l’un de ses aspects — à travers l’histoire d’une collection, la collection Decharme.
BSLa volonté du musée était également de proposer une approche s’écartant des modes de présentation « classiques » de l’art brut, jugés dépassés.
DECLOISONNER LES CATEGORIES
CKQu’entendez-vous par rompre avec des approches plus classiques ?
BDAujourd’hui, de nombreuses publications ou expositions consacrées à l’art brut privilégient encore des logiques de classification (« art des fous », « des autodidactes », « des marginaux », « les médiums », « habitants paysagistes », etc.) ou historicistes et chronologiques. Cette approche met surtout l’accent sur l’appartenance sociologique des artistes, reléguant leur singularité au second plan : ce qui fait la spécificité d’une œuvre. Ainsi, par exemple, tous les auteurs internés n’ont ni la même histoire ni le même rapport à la création ; les regrouper a priori dans une même catégorie nous apprend peu et peut même s’avérer stigmatisant, tout en produisant un récit austère. De même, imposer une chronologie reste artificiel : si certaines œuvres résonnent avec leur époque, beaucoup y échappent ; nombre d’entre elles ne sont d’ailleurs ni datées ni attribuées avec certitude.
BSDans le cadre de nos expositions, nous cherchons à mettre au jour la logique interne des œuvres elles-mêmes et à offrir aux visiteurs — dont beaucoup découvrent ce champ — quelques clés d’accès pour appréhender leur diversité. Jean Dubuffet lui-même, pour rendre compte de ses prospections, privilégiait une approche fondée sur l’étude des œuvres au cas par cas, artiste par artiste.
BDTout cela me paraît bien plus essentiel qu’un débat, souvent stérile, autour des questions de catégories ou des définitions d’un concept qui, de toute façon, ne cesse de se déplacer.
CKComment avez-vous alors choisi de raconter l’histoire de votre collection ?
BDUne œuvre d’art ne cesse d’interroger le regardeur : quelles émotions suscite-t-elle, quelles réflexions engage-t-elle, que révèle-t-elle de nous-mêmes et que dit-elle du monde ? Les œuvres relevant de l’art brut invitent, elles, à des voyages extraordinaires, ouvrant des perspectives inédites sur les connaissances humaines. Elles constituent une constellation d’individualités dont nous tentons d’éclairer les mécanismes psychiques de création. L’art brut apparaît dès lors comme une véritable machine à rêver, autant qu’une source précieuse de savoirs.
BSA titre d’exemples quelques thèmes de salles : Réparer le monde, pour souligner que nombre de ces créateurs cherchent à sauver la planète ou à nous guérir de maladies — bien au-delà d’une simple problématique esthétique. A moi les langues de feu qui embrasent, une salle consacrée aux explorations et à la réinvention de langues et d’écritures. De l’ordre nom de Dieu ! ou la nécessité pour beaucoup d’entre eux de mettre de l’ordre dans le monde, voire de le dominer, d’en être les créateurs. Monstres, chimères et fantômes ou le corps en mutation. Danse avec les esprits, pour traiter de ces créations produites sans contrôle conscient du créateur… Ou encore Bris collages, et aussi les Œuvres orphelines, les anonymes etc. Mais aussi des témoignages de nos prospection au Japon, au Brésil, à Cuba et bien d’autres.
BDCette démarche dynamique, offre une grande liberté de réflexion en permettant d’associer les œuvres au gré des intuitions, comme on construit une architecture de proche en proche — ou comme on compose un film. Cette liberté rend possible un dialogue entre des œuvres éloignées géographiquement ou dans le temps, mais proches par leur vision. A contrario il nous semble absurde de vouloir les enfermer dans des catégories temporelles au prétexte d’une meilleure compréhension du public. Ainsi, des œuvres d’art brut contemporaines (produites d’aujourd’hui) peuvent côtoyer des œuvres anciennes, révélant des correspondances inattendues. Par exemple, dans la séquence À moi les langues de feu qui embrasent, la grande lettre de Harald Stoffers (années 2000) entre en résonance avec des broderies anonymes issues de l’ancienne collection de Marcel Réja, datant de la fin du XIXᵉ siècle. Dans Bris collages, les œuvres d’Auguste Forestier (années 1940) « dialoguent » avec celles d’ACM (années 2000).
BSLa structure interne des œuvres, l’histoire de leurs auteurs et la manière énigmatique, dont ils perçoivent le monde : voilà ce qui nous intéresse. Cette démarche s’accompagne d’une contextualisation par des cartels détaillés et parfois de courts films, formant un dispositif qui éclaire les œuvres sans en réduire la singularité. Enfin, nous avons inscrit, à la fin de l’exposition, l’histoire de l’art brut dans une chronologie foisonnante, faisant apparaître les échos de la « grande Histoire » qui la traversent, tout en restant à distance de l’histoire de l’art dont il est étranger.
UN HERITAGE VIVANT : AU-DELA DE JEAN DUBUFFET.
CKComment vous situez-vous par rapport à l’histoire de l’art brut fondée par Jean Dubuffet ?
BDJean Dubuffet a posé des fondations dont la pensée demeure aujourd’hui bien vivante. Son apport a ensuite été prolongé et enrichi, notamment par les réflexions de Michel Thévoz à la direction de la Collection de l’Art Brut (CAB). La pluralité des altérités qu’il a mise en lumière traverse le temps, en prenant des formes différentes selon les contextes, les époques et les cultures.
BSRéduire cet héritage à un simple moment historique en limiterait injustement la portée. C’est, en filigrane, une manière de vouloir effacer ce champ artistique, de le reléguer à une simple composante de l’art contemporain, comme s’il n’avait plus de raison d’être. Une stratégie de négation que l’on retrouve fréquemment chez de nombreux critiques et historiens d’art, voire de conservateurs de musées.
BDLa dissidence — la véritable, la radicale, l’authentique, celle qui n’a rien à voir avec les postures provocatrices à la mode — a toujours existé. Elle a simplement pris des formes différentes au fil du temps ; elle se déplace sans cesse. Il nous appartient de continuer à explorer et à révéler les trésors qui émergent encore en marge des sentiers battus. Les outils que nous offrent l’art brut restent bien vivants.
CKS’il fallait résumer d’une phrase cette exposition ?
BSNous avons proposé un voyage nourri d’histoires humaines extravagantes, de propositions artistiques uniques, d’aventures qui font rêver et qui nous renseignent sur des connaissances du monde insoupçonnées. À travers l’outil de l’intime, celui du collectionneur, nous nous faisons de modestes archéologues, défricheurs de secrets enfouis, que nous souhaitons partager avec un large public et le faire rêver — le public a semble-t-il répondu présent.
ET DEMAIN ?
CKQuels sont vos projets pour le futur ?
BDMaintenant que j’ai effectué cette donation, accomplissant en quelque sorte ma mission, je sais que mon travail et les œuvres sont protégés et entre de bonnes mains. Aux côtés du musée, Barbara et moi continuerons à nous investir, notamment en encourageant d’autres collectionneurs à contribuer à l’enrichissement du corpus de l’art brut. Nous poursuivrons également notre collaboration avec la Bibliothèque Kandinsky autour de projets de recherches.
Mais l’essentiel de mon activité se concentrera désormais sur les œuvres conservées au sein de ma famille. Au fil des années, mes enfants ont en effet constitué leur propre collection, et leur propre regard. Nous avons décidé de réunir ces ensembles au sein d’une même entité, sous le label Estate Collection Decharme, dont nous assurerons collectivement le développement pendant un temps… avant que je leur passe le flambeau.














