ART BRUT / donation Bruno Decharme

Le Musée national d’art moderne (Mnam-Centre Pompidou) s’enrichit de l’acquisition exceptionnelle de 921 oeuvres de 242 artistes de la collection d’art brut de Bruno Decharme.

Présentée lors de la seconde commission d’acquisitions qui s’est réunie le 2 juin dernier, la donation est constituée d’oeuvres appartenant aux domaines des arts plastiques (374 oeuvres), des arts graphiques (540 oeuvres), et de la photographie (7 oeuvres). Pour Bernard Blistène, directeur du Musée national d’art moderne : « Cette donation exceptionnelle confère à la collection du Musée une dimension nouvelle et inespérée. Il n’ait pas imaginable de pouvoir constituer un tel ensemble aujourd’hui, compte tenu de la rareté des oeuvres que nous offrent Bruno et Barbara Decharme. Ces oeuvres viennent en écho avec le très riche ensemble d’oeuvres de Dubuffet présent dans la collection ; avec, bien sûr, les oeuvres de la Donation Cordier, d’où proviennent la plupart des oeuvres d’art brut du Musée ; avec évidemment l’atelier d’André Breton et, également avec la très récente donation Kopac, qui participa à l’aventure de l’art brut. »

Pour Bruno Decharme : « Il était essentiel pour moi de créer un corpus réunissant les pièces majeures de la collection. Beaucoup n’ont pas d’équivalent et sont aujourd’hui introuvables. De les rendre inaliénables, les protéger des risques de dispersion liés aux aléas du temps et des successions familiales. De les mettre en lumière en les offrant à un musée prestigieux. De permettre ainsi la création d’un pôle d’art brut qui participe à bousculer les dogmes de la pensée, participe à penser l’art autrement. Enfin rendre à ces créateurs si souvent ostracisés la place qui leur revient aux côtés de grands noms reconnus. Et plus simplement offrir au visiteur l’opportunité de découvrir ou de revoir des œuvres extraordinaires, énigmatiques. »

Le choix du collectionneur s’est constitué selon deux axes principaux : les figures de référence de l’art brut, dont celles retenues par Jean Dubuffet et les oeuvres des trente dernières années s’inscrivant dans la continuité des « classiques ». La sélection a également pris en compte la possibilité de développer certaines thématiques propres à l’art brut, telles les oeuvres médiumniques, les grandes inventions scientifiques ou encore la création de langues.

De nombreuses nationalités sont par ailleurs représentées dans cette sélection. Pour chacun de ces axes, des pièces majeures sont réunies. Les figures de référence comptent en particulier Aloïse Corbaz (1886-1964), avec notamment un inestimable dessin monumental recto-verso de près de quatre mètres de hauteur ; Fleury-Joseph Crépin (1875-1948), dont un exceptionnel triptyque de 1941 ; Henry Darger (1892-1973), avec plusieurs très grands dessins recto-verso parfaitement représentatifs de l’oeuvre ; Adolf Wölfli (1864-1930), dont un magnifique dessin recto-verso de 1915 à la mine de plomb et au crayon de couleur de près de trois mètres de large ; Augustin Lesage (1876-1954), dont une imposante huile sur toile de 1936 de qualité remarquable ; Charles Albert Dellschau (1830-1923), avec un rarissime livre-album complet ; Miguel Hernandez (1893-1957) ; Francis Palanc (1928-2015) ; Pascal-Désir Maisonneuve (1863-1934) ; Auguste Forestier (1887-1958) ; Madge Gill (1882- 1961) ; Janko Domsic (1915-1983), dont un très rare grand format ; une sculpture d’Antoine Rabany  dit Le Zouave, sculpture de la série des Barbus Müller (1844-1919), etc. En ce qui concerne les plus contemporains, on peut citer la lettre de plus de six mètres de long écrite par Harald Stoffers (né en 1961) à sa mère ; un exceptionnel assemblage d’ACM (né en 1951) ; l’œuvre la plus importante de Judith Scott (1943-2005) ; un ensemble conséquent de Lubos Plný (né en 1961), etc. Est également inclus dans la donation Ave Luïa, un ensemble d’œuvres réalisées entre 2014 et 2016 autour de l’iconographie chrétienne dans le cadre de La « S » Grand Atelier, un centre de création pour les déficients mentaux situé à Vielsalm en Belgique, reconnu pour l’originalité de son approche de l’art brut.

Certaines provenances d’œuvres consolident la dimension historique de cette collection : des broderies de Jeanne Tripier (1869-1944) de l’ancienne collection de Jean Dubuffet ; des oeuvres anonymes, telles celles découvertes dans un petit village d’Angola et acquises par Charles Ratton ; celle reproduite dans le Dictionnaire abrégé du surréalisme d’André Breton, 1938 ; celle ayant appartenu au docteur Gaston Ferdière, médecin en chef à l’asile de Rodez, puis à Anatole Jakovsky, ou d’autres de l’ancienne collection du docteur Marie, médecin en chef à l’asile de Villejuif, ou encore de Claude Wiart, fondateur de la Société française de psychopathologie de l’expression.

Jean Dubuffet, pour reprendre la célèbre définition donnée dans son texte L’Art brut préféré aux arts culturels de 1949, décrivait les productions d’art brut comme « des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en oeuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. »

C’est dans ce sillage que s’est inscrit le travail effectué par Bruno Decharme pour la constitution de sa collection. « Avec cette donation et la salle permanente qui lui est consacrée au coeur du Musée, j’ai voulu montrer la spécificité de ce champ de la création et ainsi ne pas le diluer dans les réserves. Mais si Jean Dubuffet souhaitait, lui, l’opposer aux « arts culturels » pour mieux préserver son authenticité, je m’inscris dans un esprit d’ouverture en proposant de favoriser le dialogue entre ces œuvres de l’art brut et celles de l’art moderne et contemporain. »

Bruno Decharme, collectionneur et cinéaste, a commencé sa collection d’art brut à la fin des années 1970. Il la rend accessible au public en 1999, avec la création de l’association abcd (art brut connaissance & diffusion), qui a pour vocation de développer la recherche sur l’art brut à partir des oeuvres de sa collection en en favorisant l’étude et la publication, en les exposant dans divers lieux en France et à l’étranger, de façon monographique ou thématique, et en produisant des films consacrés à certains de ces artistes.

Grâce à l’apport de Barbara Safarova, docteure en lettres et en esthétique, présidente de l’association abcd et directrice de programme au Collège international de philosophie, cette donation va s’accompagner qu’un pôle de recherche au sein de la bibliothèque Kandinsky afin de poursuivre les travaux déjà engagés sur l’art brut.

Une salle permanente consacrée à cette donation et dont le contenu fera l’objet de rotations tous les six mois, ouvrira le 23 juin au niveau 5 du Musée national d’art moderne. Une exposition sur l’art brut à partir de la donation sera programmée après les grands travaux de 2023, accompagné d’un catalogue raisonné.